Massif de la Bernina, 24-27 mai 2001

Participants: Catherine, Michel, Marc, Didier, Laurent, Jean,
Robert, Raymon, Philippe et Olivier, venus de Lyon, Nice,
Grenoble, Aix, Paris et Palayseau
Texte et Photos: Philippe Quaglia et Olivier Quaglia
Jeudi 24/05: Montée à Böval Hütte (2495 m) depuis Morteratsh
Vendredi 25/05: Böval Hütte à Marco et Rossa Hütte (3597 m)
Samedi 26/05: Marco et Rossa Hütte au Refuge Marinelli
(2813 m) par Piz Bernina (4045 m)
et le col de Bella Vista (3200 m)
Dimanche 27/05: Refuge Marinelli à Pontresina en faisant
le Piz Roseg (3960 m)



Le départ de Morteratsh, en début d'après midi, sous un ciel
chargé




Sur la terrasse du refuge Böval, conciliabule autour des cartes



Après une longue nuit de route (et très courte de sommeil), nous arrivons à Pontresina à travers les verdoyants paysages immortalisés sur les couvercles des boîtes de chocolat: pâturages et jolies forêts, parsemés de chalets et de lacs, avec déjà des cimes enneigées. Le car du CAF est déjà là, et, juste le temps de se préparer et nous sautons dans le petit train, direction Morteratsh. Un large sentier remonte jusqu'au glacier; il est ponctué de panneaux indiquant la position du front du glacier les précédentes décennies, et de larges bancs pour une contemplation active du paysage. Cette marche enthousiaste nous permet de commencer à prendre connaissance les uns des autres. Après une brève délibération, nous optons pour le chemin d'hiver, qui remonte directement la langue du glacier. C'est un itinéraire sans problème, dans un large bassin glaciaire dont les sommets sont accrochés par les nuages.


Après avoir contourné une haute moraine, nous arrivons au refuge Boval, spacieux, sur plusieurs étages, et gardé. Sieste revigorante, puis les gardiens nous régalent de minestrone et de spaghettis. Dans la soirée, les nuages se lèvent, et les sommets se découvrent. L'itinéraire du lendemain est bien révisé, puis tout le monde au lit, on occupe un dortoir, ça ronfle...
Le lendemain, le temps est couvert. Il y a pas mal de monde sur l'itinéraire, et les groupes se doublent et se redoublent, faisant du tricot avec les cordes. Il y a quelques belles crevasses. Le groupe se disperse, des plus rapides aux plus lents, le brouillard et le vent s'accentuent, nous arrivons en fin de matinée à la cabane Marco et Rossa, toute frêle et haubanée au bord d'une pente bien raide.



En montant vers Marco et Rosa, brouillard et Séracs




L'hélicoptère repart sous l'oeil des cordées de secours



Surpeuplée à l'intérieur, chacun fait son trou pour se préparer à manger. Le déjeuner consistera en un tour de rôles acrobatique autour de la petite table. Nous sommes plus tard rejoints par le sympathique chien Molly, qui avec ses maîtres fait lui aussi un raid. Vue la météo, nous avons renoncé à faire le sommet de la Bernina qui était prévu pour ce jour là, on en profite pour un peu de repos et lecture. Dans l'après midi, le téléphone sonne dans le refuge, et après quelques péripéties de traduction, nous comprenons qu'il y a eu un accident sur la Bernina et qu'il faut envoyer des cordées de secours à l'endroit où on pose les skis quand on fait le somment, environ 200 mètres au dessus du Refuge. Dans le brouillard, on retrouve grâce aux sons le chef de course du petit groupe qui a eu l'accident: une personne sur l'arête sommitale a dévissé et est partie dans la pente, versant Boval. L'alerte a été donnée par téléphone portable par une cordée de Suisse.


Nous formons trois cordée et nous dispersons sur plusieurs niveaux de cette face abrupte et crevassée qui se perd dans la brume à 10m de nous. D'autres personnes montent au dépôt de skis chercher et ramener au refuge les autres membres du groupe accidenté. Toujours dans les nuages, nous n'avons que de très brèves périodes de visibilité et nous parcourons la pente, en appelant dans les crevasses, en scrutant le blanc si fort qu'on finit par voir des formes fantomatiques apparaître. Deux heures plus tard, à quelques minutes de l'heure dont nous avions convenue pour abandonner les recherches, des coups de sifflet: la cordée Suisse a retrouvé la victime. Arrêté par miracle au milieu de la pente, sur une crevasse bouchée, au pied d'un énorme Sérac, conscient mais très refroidi et choqué. Autre chance dans son infortune, les nuages se lèvent alors et l'hélicoptère peut rapidement l'évacuer. Ses pâles frôlent le front des séracs, et font redouter un effondrement qui nous aplatirait tous.



Le petit refuge Marco et Rosa dans le soleil levant




Avant d'attaquer l'arête sommitale de la Bernina, on troque les skis contre les crampons



Retour au refuge dans le soir qui s'éclaircit, le repas est une autoroute tournoyante de casseroles et de sacs de neige, autour des réchauds qui carburent. Trop confinés, trop hauts, dans l'air lourd d'une chambrée sans fenêtre, le réveil à 5h est un coma. Départ à 6h sous un ciel d'une clarté de fable. Douce puis moins douce montée vers la Bernina, à skis, suivi d'une pente assez raide vers le dépôt à skis, où les cordées se forment et attaquent la trace en contournant par la gauche puis la droite les éperons rocheux.


Un petit couloir de neige d'abord, puis nous rejoinons la longue et vertigineuse arête sommitale, de neige et rocher. La progression est lente pour assurer, éviter une autre chute. Un petit passage raidillon, 45 degrés (?) nous conduit à l'arête terminale, qui affiche une personnalité très différente sur ses deux versants. L'un file direct sur le glacier Boval, immense toboggan blanc et lisse, coupé de barres de séracs monumentales, l'autre est un chaos de petits goulets vertigineux plâtrés d'épaisses sculptures de neige aggloméré, aux affleurements rocheux. C'est le sommet enfin, beau panorama, mais l'endroit est inconfortable et nous repartons vite dans l'autre sens. Le croisement avec d'autres cordées qui montent est souvent problématique, je retrouve enfin mes skis avec plaisir. Molly les gardait, avec un de ses maîtres. Une courte descente à skis et nous voilà au refuge, à 11h, pour un petit casse-croûte, sous le soleil assommant. Nous repartons pour une longue traversée sans trop de dénivelé, vers le col de Bella Vista. La trace, qui passe sur un immense Sérac suspendu, sinue entre les tranches d'une meringue de géant, striées des marques des années, s'élève de 200m et bascule sur le Col Bella Vista. Là bas, une avalanche fait son spectacle.





Sur l'arête de la Bernina








Philippe et Laurent, toujours sur la même arête





Depuis le col, une partie du groupe part faire le Piz Paluz, mais la neige nous semble trop molle et nous commençons notre descente vers le refuge Marinelli. La neige est parfaite, et la descente comme au cinéma, godilles parallèles dans le splendide paysage. Le refuge est grand, avec une terrasse bien aménagée et une belle vue. Comble de luxe, il y a même l'électricité, et suprême raffinement, des couchettes individuelles dans des box. Tiens, voilà notre ami le chien Molly qui arrive ! Dans la soirée, grande discussion sur la stratégie du lendemain, car tout le monde ne souhaite pas faire le sommet du Roseg, et les avions et bus ne nous attendront pas.



Didier sous le sommet de la Bernina




Laurent, Olivier et Didier au niveau du dépot des skis. Derrière on voit l'itinéraire vers le col de Bella Vista que l'on empruntera quelques heures plus tard



Dodo à 20h30, lever à 3h45, départ à 4h30, moins tip-top que prévu, un baudrier et une paire de skis se sont défilés durant la nuit, les couards... Mais le ciel est superbe, clair, bourré d'étoiles, la neige dure nous porte d'une traite au premier col, 5h20, puis la longue traversée du glacier, plan, dans l'aube, à un air solennel, la solitude est habitée par la contemplation du couloir qui monte vers Marco et Rosa, à notre droite. A 6h45, nous sommes au col, le soleil émerge, et le petit groupe qui veut faire un autre sommet nous quitte. Petite descente, et nous voilà à l'attaque, à la base d'un large couloir. La neige est toujours dure, et la pente ne sera pas au soleil avant de longues heures. Remontée d'un large couloir crampons aux pieds, skis sur le dos.


Nous rejoignons un gros rocher avant que la pente ne se redresse encore, et nous y déposons les skis. Encore une centaine de mètres et nous sortons du couloir, avec un soupçon de glace vive sur les derniers mètres ou la pente avoisine les 50°. Le sommet est alors bien visible, une longue épaule se redressant sur la fin nous y mène, en longeant de beaux Séracs. L'autre versant plonge vertigineusement, la vue est très belle et embrasse tous les sommets alentours, y compris bien sur la Bernina et la traversée sur Bella Vista qui semble bien lointaine... Nous attaquons assez rapidement la descente, où nous croisons les autres cordées du groupe.



Petite pose sous les Séracs pendant la traversée vers Bella Vista




Longue traversée dans un splendide paysage, avant le col de Bella Vista



Petite pose pour admirer encore une fois le panorama, et nous nous retrouvons vite en haut du petit couloir. On opte là pour la pose d'une corde fixe, et pendant qu'on prépare l'installation, les autres nous rejoignent. On passe pas mal de temps, le corps mort ne tient pas et Didier et Jean posent finalement des broches dans la glace. Nous descendons tous alors jusqu'au dépôt des skis. La descente à skis jusqu'au pied du couloir n'est pas très agréable car la neige encore très dure est toute striée de goulottes et vieilles traces profondes.


Nous rejoinons alors nos collègues qui nous attendent depuis près d'une heure au pied du couloir. Petite boisson, encas, et on continue la descente, cette fois dans une neige et un paysage superbe, sur de larges et belles pentes (avec quelques crevasses toutefois), godille et traces "comme au cinéma". Pour descendre de la langue glaciaire, l'itinéraire n'est pas évident, et Raymond, depuis un promontoire rocheux, guide Didier et Catherine partis en éclaireurs. Descente malaisée dans de coulées dures, avec quelques pierres. Désormais, l'itinéraire jusqu'à la moraine est évident, et Philippe et Olivier se séparent du groupe car le temps est compté pour attraper l'avion à Genève.



Petits Séracs peu de temps avant le sommet du Roseg




Le sommet du Roseg, au loin



Commence alors une descente à marche forcée vers Pontresina, d'abord dans le dédale rocheux de la moraine, puis par un large sentier. A mi-chemin, des carrioles équestres attendent les touristes pour les redescendre dans la vallée (les voitures ne sont pas autorisées dans cette vallée), mais le muletier a des horaires fixe qui ne nous conviennent pas. Nous repartons donc pour 7 km supplémentaires, au même rythme que les 6 précédents, avec nos chaussures de skis et tout le barda cliquetant sur le dos. Les pieds d'Olivier ne sont pas contents et s'ampoulent en guise de protestations, que même un bain dans le ruisseau frais ne feront taire. A la voiture vers 16h, pas le temps de prendre un verre, il faut retraverser la Suisse à 140km/h pour arriver à l'aéroport, juste à l'heure, 22h.



En montant vers le dépot des skis sous le sommet de la Bernina, au petit matin





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